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Hommage à ceux qui forgent mon identité professionnelle

Vous avez marqué de manière indélébile la vie de certains de vos élèves/étudiants.Vous ne savez peut-être pas qui, où et quand car ils ne vous le diront probablement pas mais votre enseignement, votre personnalité, la relation établie entre vous et eux ont eu un impact fort sur des enfants mais aussi des adultes.

Pourquoi je vous dis ça ?

Cette année, quand ma maîtresse de CP est décédée, j’ai réalisée avec tristesse que je ne lui avais jamais dit qu’elle avait été une personne-clé de mon enfance. Ma machine à remonter le temps s’est alors mise en branle. A défilé devant mes yeux la galerie-photo de tous mes profs, depuis la maternelle jusqu’à l’université. À l’heure où on critique beaucoup l’école française, j’aime à dire que je suis un pur produit de l’école républicaine, que j’y ai été très heureuse et que mon destin aurait pu être très limité sans ce modèle d’école pour tous. Les “enseignants de ma vie” n’ont pas été tous marquants ni exemplaires mais certains d’entre eux m’ont aidée à grandir de manière décisive. Mais si je vous en parle ici, c’est avant tout parce qu’ils contribuent à forger mon identité professionnelle d’enseignante.

Je vais vous parler de 6 enseignants qui jouent aujourd’hui un rôle de modèle pour moi et de ce qu’ils m’ont appris d’essentiel pour ma pratique professionnelle (que je résumerai en 3 points-clés)

Madame M-J. ou l’autorité incarnée

Ma maitresse de CP a incarné pour moi l’autorité et la sécurité. Elle donnait une impression de maîtrise totale, tant dans les enseignements que dans la gestion du groupe. Elle était très respectée dans l’école. Elle nous a donné de solides bases en lecture et écriture. Elle a repéré mes points forts et les a mis en valeur (et parfois utilisés au service de mes camarades). Ce cadre scolaire correspondait exactement à ce dont j’avais besoin à ce moment-là. Je sais, en revanche, que son modèle “rigide” ne convenait pas à certaines de mes amies plus créatives.

Les points clés (ce que je retiens aujourd’hui) :

  • Se sentir en sécurité est essentiel pour bien apprendre. Le prof se doit de donner des repères stables, de gérer son environnement et de rassurer. Et il n’est pas question ici seulement d’enfants. Les adultes ont aussi ces besoins fondamentaux.
  • Valoriser les points forts des apprenants et leur donner un rôle dans le groupe-classe peut être un puissant moteur. Je suis toujours étonnée par le besoin criant de valorisation des apprenants.
  • Le style d’enseignement doit être adapté au public : un cadre peut être sécurisant pour certains mais “enfermant” pour d’autres. En cours particulier, c’est un exercice passionnant mais quand on enseigne à des groupes, jusqu’où peut-on aller dans la différenciation ?

Monsieur P. ou l’école hors les murs

Mon maître de CM1 venait d’arriver dans ma petite école. Il y a fait entrer un grand souffle d’air et a dépoussiéré les pratiques classiques. Il nous parlait de nombreux sujets avec passion et surtout nous proposait des expérimentations permanentes. Nous faisions souvent des expériences scientifiques et des sorties découvertes. J’ai le souvenir de cours toujours en mouvement. Il a organisé des sorties-ski accessibles à tous, ce qui m’a permis de faire naître une passion. Il avait une personnalité forte qui inspirait soit l’admiration, soit les critiques. Son originalité était souvent mal comprise et jugée “pas assez sérieuse”.

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Les points clés :

  • L’enseignement doit s’inscrire dans la vie des apprenants et susciter l’exploration. L’espace de la classe ne doit pas être fermé. Tout peut être matière à enseignement. Les profs de FLE l’ont bien compris.
  • La passion est contagieuse. Le plaisir d’enseigner est un formidable moteur et nos goûts personnels sont des atouts à exploiter pour animer les cours. Il n’y a rien de tel que le plaisir d’enseigner pour susciter le désir et le plaisir d’apprendre.
  • Enseigner de manière originale (“out of the box” comme on le dirait en anglais) expose souvent à des réactions vives des collègues. Si j’apprécie beaucoup l’ouverture d’esprit et la créativité de l’immense majorité des profs de FLE, je suis parfois choquée par la virulence de quelques gardiens de l’orthodoxie.

Mme G ou l’histoire d’une rencontre ratée

Ma prof d’histoire-géo de la 6ème à la terminale m’a dégoutée de l’histoire. À certaines périodes et avec son aval, j’ai déserté ses cours et finalement obtenu une note catastrophique au bac. Je regrette tous les jours mes lacunes en histoire. C’est l’histoire d’une relation qui a produit des étincelles dès le début, d’une exaspération commune. Je sentais son mal-être d’enseignante qui ne voulait pas être à la place qu’elle occupait. J’avais l’impression qu’elle récitait le dictionnaire pendant les cours qui me paraissaient forcément interminables. Nous nous sommes enfermées, elle et moi, dans un cercle infernal de rejet où elle a perdu toute maîtrise de ses sentiments négatifs. Mme G. est pour moi un contre-modèle qui m’est tout de même utile dans ma réflexion.

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Les points-clés :

  • Capter l’attention de ses élèves et susciter leur intérêt est un préalable aux apprentissages.
  • La relation enseignant-apprenant est au coeur de l’enseignement. L’apprenant ne rencontrera pas la matière enseignée s’il ne rencontre pas l’enseignant. Si une belle rencontre peut faire des merveilles, une rencontre ratée laisse souvent un goût amer. L’enseignant doit identifier et gérer son ressenti vis-à-vis de ses apprenants et dépasser ses sentiments négatifs et ses jugements. Il ne me semble pas que les enseignants soient suffisamment préparés à gérer la dimension psychologique de leur métier. Comment fait-on pour enseigner à un apprenant qui nous agace ou qui nous fait peur ?
  • Un enseignant travaille sous le regard aiguisé de ses apprenants. Les difficultés passent rarement inaperçues. Qui n’a jamais été pris en défaut devant un étudiant perspicace ?

M. J ou la nostalgie du pays natal

Mon prof d’anglais en troisième était néo-zélandais. C’était la première fois que j’entendais parler de ce pays, si loin de la France. On parlait donc anglais en dehors du Royaume-Uni et des États-Unis !!! De cette année de cours, je ne me rappelle pas du tout les activités ou les notions enseignées. Mes seuls souvenirs sont les moments où le prof laissait échapper sa nostalgie de la Nouvelle-Zélande. Il semblait repartir et voler au-dessus de son pays. Il en parlait comme d’un paradis terrestre, son paradis perdu… Ensuite, il refermait la parenthèse, en s’excusant de la digression. Pour moi, le plus important était la parenthèse ! Elle suscitait l’envie de découvrir et de comprendre. Effet collatéral : pendant des années, un Néo-zélandais était pour moi ce prof au look de bûcheron ! Je les imaginais tous comme ça !

Les points-clés :

  • Dans un cours, l’imprévu est parfois (voire souvent) ce que vont retenir les étudiants car on crée la surprise ou l’intérêt. À la sortie d’un de mes cours sur les questions (niveau A0), mon petit groupe de jeunes femmes répétait en boucle “ T’as pas du feu ?” Hum hum hum. L’anecdote mentionnée brièvement était devenu l’essentiel à retenir : comment elles pourraient draguer un Français !
  • Quand on enseigne une langue, on apporte une ouverture vers l’Autre, avec ses différences et vers un ailleurs parfois lointain et inaccessible. Beaucoup de mes étudiants ne sont jamais allés en France et sont curieux. Gérer les différences culturelles en cours est un élément à la fois passionnant et périlleux. Comment réagir de manière juste face à un étudiant horrifié d’apprendre que deux hommes peuvent se marier en France ?
  • Involontairement, nous représentons notre nationalité. Quand on est Français, on devient pour les étudiants “un modèle de Français”. À nous, ensuite, de nuancer les représentations. Cela rejoint un article précédent : “La France, comment en parlez-vous à vos étudiants ?”

M. S ou la complexité éclairée

À la fac de psychologie, M. S avait la tâche ardue de nous enseigner les concepts clés de la psychanalyse freudienne de 19h à 20h ! Il suffit d’avoir, un jour, jeté un oeil sur un livre de Freud pour comprendre que le jargon est parfois indigeste, alors en fin de journée, imaginez !!! Lui savait en parler comme un conteur, un conteur du quotidien. Les notions les plus complexes devenaient limpides et surtout connectées à la vie quotidienne d’étudiants. Il traduisait le jargon, illustrait chaque notion.  À chaque cours, les pièces du puzzle s’agençaient. Je comprenais mieux le monde dans lequel je vivais et j’étais fascinée ! Ce psychanalyste en fin de carrière semblait être habité par chacune des notions qu’il enseignait.

Les points-clés :

  • Permettre à ses étudiants de voir clair au milieu de notions complexes est un défi réjouissant ! Rien ne me fait plus plaisir que d’entendre un étudiant s’exclamer “ Ah c’est pour ça ! Je n’avais jamais compris !” Je ne veux pas que la langue française apparaisse comme une forteresse imprenable pour mes étudiants. Je rends son accès le plus facile possible car ils auront bien le temps de découvrir petit à petit toute sa complexité.
  • Quelle que soit la matière enseignée, notre rôle est de susciter l’intérêt et d’apporter des clés de lecture, des réponses à des questions, formulées ou non. Susciter l’intérêt, donner le goût de découvrir, d’aller plus loin. Apprendre une langue n’est pas un but, c’est juste une porte d’entrée !
  • Le vocabulaire et les exemples donnés par l’enseignant doivent être adaptés au public. C’est évident et en même temps, c’est un défi que de se mettre en permanence au niveau de ses apprenants : tenir compte de leur bagage intellectuel et culturel, leur langue maternelle, leur niveau de français, etc.

Mme V ou le pragmatisme en action

La dernière année de mes études en psychologie, une de nos enseignantes a commencé l’année en disant : “ je ne vais pas vous enseigner ce qui correspond à l’intitulé du cours (“psychosociologie des organisations”, je crois). Dans quelques mois, vous serez sur le marché du travail (ou plutôt le marché du chômage), alors je vais vous enseigner de quoi survivre.”  Elle nous a ensuite fait travailler en petits groupes sur différents aspects de la vie professionnelle des psychologues : droit du travail, démarches administratives, installation en libéral, formation continue, organisations professionnelles, etc. Nous avons tous présenté devant la classe les synthèses de nos recherches. Tout était nouveau pour nous et la suite de mon parcours m’a prouvé que c’étaient des éléments très importants. Les notes prises à ce moment-là m’ont été utiles pendant des années !

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Les points-clés :

  • Identifier les besoins réels et concrets des apprenants est un élément de base de l’enseignement. J’ai une vision très pragmatique de la formation que je propose.
  • Adapter le contenu de ses cours et privilégier une démarche actionnelle en fonction du contexte. Rien de révolutionnaire mais beaucoup d’énergie à déployer !
  • Le programme est un cadre sécurisant mais en sortir est parfois plus utile pour les apprenants. Adaptation et improvisation sont incontournables dans le couteau suisse du prof !

Ces enseignants m’inspirent beaucoup de respect. Depuis que j’enseigne moi-même, je porte un autre regard sur ce métier qui est un métier noble dans notre société. Il nous donne de grandes responsabilités, en particulier auprès des plus jeunes, mais pas seulement. Aider un adulte à maîtriser le français, c’est parfois lui permettre de décrocher une bourse d’études, de trouver un meilleur travail, de favoriser son intégration dans le pays d’accueil, etc. C’est une manière de lui ouvrir de nouvelles perspectives. On contribue à changer la vie des gens. La responsabilité est immense, à la hauteur du plaisir que l’on y trouve !

Et vous, quels sont les profs qui ont marqué votre vie, quelles valeurs vous ont-ils transmises ? Quels impacts ont-ils sur votre pratique actuelle de prof ? Vos témoignages nous intéressent !


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