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Fonction et forme en FLE: épistémologie nécessaire

Grammaire descriptive et non constructive/tionniste

La grammaire française « classique » ne peut être complètement performante dans la construction de séquences de mots pour une raison (au moins) assez simple: son objectif est descriptif, en tant que les catégorisations en natures et fonctions des mots de la langue ne suffisent et ne visent pas toujours à produire/construire les formes d’usage (les chaînes verbales), mais à les décrire.(1)

La séparation des verbes en 3 groupes n’est ainsi pas essentiellement faite en fonction des conjugaisons, mais aussi pour respecter une tripartition que d’aucun pourrait taxer de peu logique voire d’absurde. Une langue a certes besoin d’origines mais elle doit aussi pouvoir être pratiquée et apprise…par tous.

 

Exemple de règle peu claire

grammaireAinsi, lorsqu’une règle grammaticale nous indique que le pronom « qui » sert à remplacer le nom qui le précède, même en précisant que c’est pour introduire un nouveau verbe nous n’avons pas assez d’éléments clairs pour savoir quand et comment placer le mot « qui ».

Il est assez flagrant que la plupart des apprenants en langue française sachant bien utiliser « qui » ont appris à s’en servir davantage par l’habitude de l’écoute/la lecture, ou par une suite de productions-corrections; c’est-à-dire par des ajustements successifs (2) qui ont permis de saisir la fonction et la forme globale des phrases qui le contiennent. On ne compte plus les apprenants validant (certes avec peine) un DELF B2 et faisant fréquemment des erreurs sur QUE/QUI/Ø.

En outre, la fonction d’un mot n’est souvent dans les règles énoncées (c’est-à-dire un usage digéré, mais qui ne suffit pas à saisir toutes les occurrences contemporaines de la langue) qu’un héritage, une sédimentation d’un lien causal entre un mot et ce à quoi il « sert »:

Cas de figure

  • Forme et fonction: sémantique

Que le mot « gentil » soit d’après le sens populaire un adjectif qui indique une qualité humaine positive, présente chez une personne ou dans un comportement, ne suffit pas à comprendre sa fonction sémantique actuelle fréquente en France;  à savoir de signifier un manque d’intelligence/d’esprit critique/de cynisme chez la personne concernée.

  •  Forme et fonction(3): syntaxe

Bien plus, (et c’est ce type de problème qui nous intéresse et qui selon nous justifie la mobilisation d’un petit arsenal théorique) que les mots « an » et « année » soient tous deux des noms communs servant à désigner un cycle solaire/la durée entre deux dates identiques sur le calendrier/… ne nous dit pas dans quel type de phrase, pour quelles formes de la phrase « an » doit être employé plutôt que « année », ou le contraire. Dans un article à venir une partie de la règle à ce jour la plus pertinente pour an/année.

Il y a donc ici de la place pour une grammaire constructive, énième preuve en est le niveau de relative médiocrité des traducteurs automatiques en ligne sur internet: la traduction littérale ne se heurte pas qu’à des problèmes de vocabulaire, on en a bien conscience. Nous ajoutons du bout de la plume qu’il s’agit d’un objet d’étude très largement investi par de grandes entreprises, et dont les enjeux financiers, mais aussi plus fondamentaux nous semblent assez flagrants.

  •  Fonction de la grammaire contemporaine

Or, pas plus que nous ne devons occulter l’évolution des fonctions des mots et des formes que peuvent prendre les séquences qui les incluent, nous ne devons pas être aveugles quant aux fonctions des règles de description des « règles » grammaticales traditionnelles.

Ainsi, à moins de considérer comme sacrée ou prioritaire la règle ou l’institution sur la pratique, nous devrions peut-être accepter de réévaluer notre langue dans certains de ses travers, du moins cesser d’utiliser (voire d’enseigner, et de traumatiser avec) des outils inefficaces, en tant qu’ils sont des vestiges handicapants et au nombre des éléments qui jouent fortement dans la reproduction des inégalités via le système scolaire (lequel n’est pas officiellement « fait » pour dégoûter les pauvres en parlant un langage non pas riche, mais de riche). Si la pratique ne veut pas se tenir à la théorie, peut-être la théorie pourrait-elle accepter la pratique, tout en évitant de croire que nous souhaitons désigner par « accepter la pratique » le fait de promouvoir un langage populaire ou courant: ce type d’objection joue d’un immobilisme très à la mode en France, autant que d’une mauvaise foi coupable et dont le prix le plus évident est la croissante reproduction des inégalités via une école qui ne fait plus (et ne peut plus faire) son travail.

 


 

1 Ces règles bien sûr enseignées dans le secondaire occultent la dernière fonction massive (et « cachée » si l’on veut) desdites règles: entraîner l’apprenant dans un formalisme de pointe, lequel vise historiquement l’entrée aux grandes écoles et les formidables concours de l’enseignement.

2 l’apprentissage d’une langue est pensons-nous une question d’affect beaucoup plus que de raison. Pour que l’apprenant saisisse la langue, la logique importe peu, ce qui compte c’est la reconnaissance/sélection d’énoncés et leur répétition, répétition très visible chez l’enfant avec les premiers mots/phrases. Une grammaire efficace (permettant de construire réellement des énoncés corrects) est certes un outil important, mais peu efficient pour le cas où le cours « coulerait » dans du stress. A l’image du « ce n’est pas les enfants qu’il faut soigner, mais leur parents » du psychologue, nous nous questionnons sur cette idée: « pour permettre à l’apprenant de bien apprendre, sans tension, d’abord que l’enseignant soit au clair avec lui-même, et lui-seul peut le savoir ».

3 Nous ne pouvons pas ne pas citer un superbe article sur la question de la notion de « fonction », qui n’est pas sans problème, et mériterai pensons-nous que tout linguiste y réflechisse. Ruth Millikan a signé « biosemantics », en ligne dans le Journal of philosophy, 6 june 1989, article qui peut servir d’introduction à sa philosophie tout en indiquant la beauté de son approche (notamment le sublime exemple du coeur, dont la « fonction » est de battre, mot qui pose problème).