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En d’autres termes : à quoi sert le groupe rythmique, cet élément phonétique qu’on oublie si souvent de travailler ?

C’est quoi ?

Le français, ce n’est pas comme d’autres langues accentuelles (oh non, déjà des gros mots !). Expliquons : en anglais et en espagnol, par exemple, il y a une syllabe accentuée par mot (si, si, c’est vrai !). A tel point qu’il existe une marque écrite de cet accent en espagnol (ex : reacción), par exemple, lorsque celui-ci n’est pas situé là où il devrait, en théorie, se placer.

  • Exemples :

En anglais : My teacher uses her computer every day.

En espagnol : Me llamo Estefanía, soy francesa.

Pour ceux qui ont appris ces langues, ça vous rappellera peut-être quelque chose (ah, ces fameux cours où l’on découvre le mot de vocabulaire “antépénultième” !). Les étrangers nous reconnaissent d’ailleurs bien à ce déplacement de l’accent, quand on dit :

My teacher uses her computer every day.

Eh oui, soyons réalistes, c’est souvent vrai. Parce que… En français, rien de cela, rien de rien ! Du moins, pas dans un mot.

Le français est une langue accentuelle parce qu’il y a des syllabes plus accentuées, oui, mais il s’agit de syllabes dans des groupes de sens, et non pas dans des mots. Le plus important à comprendre ici, c’est qu’il n’y a qu’un accent par groupe, au lieu d’un accent par mot pour bien d’autres langues. Et cela donne du fil à retordre pour distinguer les mots dans un groupe.

L’accent est systématiquement sur la dernière syllabe du groupe (sauf intonation expressive du type : “J’en ai vraiment assez !”). Il se caractérise par un allongement de la syllabe, qui dure un peu plus longtemps, et par un changement d’intonation, plus ou moins perceptible.

  •  Exemple :

Hier, j’ai visité le château d’Angers avec ses tours d’ardoise.

On découpera cette phrase de cette manière :

Hier // j’ai visité / le château d’Angers / avec ses tours d’ardoise.

Et non pas un autre découpage entre “château” et “d’Angers” qui laisserait entendre qu’il y avait un risque à faire du tourisme.

Mais pourquoi travailler sur le groupe, en particulier ?

Pour comprendre et pour se faire comprendre. Le fonctionnement en groupes rythmiques complexifie la compréhension orale : au lieu d’entendre des mots qui s’apparentent aux mots écrits, j’entends des “mots phonétiques” qui se réfèrent à un, deux, trois, quatre mots écrits. A l’oreille, un groupe rythmique est 1mot phonétique. Ajoutons à cela quelques phénomènes propres au français, et on comprendra qu’un étranger ne comprenne pas “il n’y a plus de pain, tu en prends ?” quand il entend, en réalité : yapudpain / tenpren ?

Soit 2 mots phonétiques, pour 10 mots écrits. En syllabes, ça donne : 5 syllabes orales, 9 syllabes écrites. Pas plus simple.  Sauf que… ça devient tout de suite plus simple quand on comprend pourquoi !

Tout s’explique. Je peux vous parler des liaisons, des “e” non prononcés, là, ça commence à vous parler. Le tout est en lien étroit avec le groupe et explique une grande partie des différences graphie-phonie du français, que l’on limite souvent aux sons et aux lettres non prononcées, mais qui sont importantes dans les marques de l’oralité (oui, je sais, encore des gros mots, mais il faut se rendre à l’évidence, c’est bien utile de pouvoir y mettre des mots !).

Autre exemple, encore plus parlant sans doute : Que dit un Français qui énonce “je ne sais pas” ? Des volontaires ? Eh oui : “chaipa”. Et que je t’explique que le “ne” disparaît, que le “e” n’est pas prononcé, que le J est sonore et est mangé par la sourde “s”, qui elle-même se fait avaler par le nouveau “ch”. Bref.

Par conséquent, la compréhension orale ne se fait pas sur l’accentuation des mots (découpage écrit) mais sur celui des groupes de sens. Il faut guider l’oreille pour lui apprendre à écouter des unités de sens et non plus des mots dissociés. C’est là l’un des plus grands défis de la compréhension orale en français.

L’unité de sens, c’est notamment un groupe nominal, ou un complément de lieu, ou… un groupe de mots qui apporte 1 élément d’information.

  • Exemple :

La semaine dernière,/ je suis allée / chez des amis / et j’ai visité / deux châteaux de la Loire / et une cave régionale./

Dans cette phrase, il y a 6 groupes rythmiques car il y a 6 groupes de sens.

quand – action – où – action – quoi – quoi

Il y a donc 6 syllabes accentuées, celles de la fin de chaque groupe.

Pour être complète, il faudrait ajouter certaines variables (comme les émotions, les hésitations, la vitesse de parole) qui peuvent influencer la composition des groupes. Mais on peut déjà comprendre une bonne partie du phénomène des groupes rythmiques à l’aide de cette explication généraliste.

Pourquoi on n’en a pas conscience, les étrangers non plus

Quand on parle de phonétique française à un étranger, il pense R et nasales, voire parfois le /y/ (lire “u”). C’est vrai, mais les phénomènes prosodiques ont tout autant d’importance que les sons spécifiques.

J’ai des amis étrangers, et ce que je remarque, qui gêne la conversation, qui va me faire ralentir, simplifier mon lexique, m’adresser différemment à quelqu’un, ce n’est jamais le problème des nasales ou du R. C’est la capacité à lier les mots, à utiliser les groupes.

Une de mes amies japonaises a une phonétique articulatoire loin d’être parfaite, mais sa prosodie est vraiment proche du rythme et de l’intonation naturelle des Français : tout le monde lui parle à vitesse naturelle, et personne n’a jamais besoin de lui faire répéter, contrairement à d’autres personnes que je connais, dont les phonèmes sont très corrects, mais où l’on se demande d’où ils viennent pour parler de la sorte. La conversation devient compliquée car, pour un Français, les unités de sens ne sont pas respectées.

Écoutez les bébés de 18 mois environ qui développent le langage : au départ, c’est purement syllabique. Pas de R, pas de nasales. Par contre, le rythme, le groupe rythmique, les intonations sont les premiers éléments qui permettent de détecter qu’un enfant est de langue maternelle française (foi de maman !).

Une étudiante américaine m’a demandé ce matin si nous apprenions à faire des groupes rythmiques à l’école primaire. Je lui ai répondu mais également retourné la question : saurait-elle m’expliquer pourquoi on met l’accent sur la deuxième syllabe de computer et la première de teacher ? Non, bien entendu. Même si les explications existent.

Avant même de former des sons spécifiques, notre corps sait rythmer ses conversations, faire comprendre ses émotions par ses intonations. C’est tellement naturel qu’ensuite, les seuls éléments que remarquent les parents, les enseignants… sont les phonèmes : on va relever qu’enfant zozote… ok, mais a-t-on déjà vu un quelqu’un s’interroger sur les groupes rythmiques d’un enfant ?

——- Dans le prochain épisode, nous parlerons du type de travail qu’il est possible de mettre en place en classe pour travailler ce point phonétique. ——