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Une nouvelle génération d’apprenants…

On le sait bien, on nous le répète régulièrement, la nouvelle génération d’apprenants est ultra-connectée : smartphone, tablettes, etc. Il est désormais possible d’acheter un billet de train en moins de 5 min depuis chez soi, dans la rue et tout cela depuis son téléphone ! Le téléphone sonne, les notifications fusent ! Facebook, Twitter…

Il est possible d’accéder par ailleurs au savoir, aux savoirs, directement depuis son téléphone à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Les MOOCs sont détournés pour être utilisés pour la formation initiale dans des pays où l’accès à l’éducation et au savoir était auparavant difficile.

Au niveau des langues, le numérique a d’autant plus d’impact qu’il a toute sa place… logiquement :

  • l’image, le son, le texte, l’alliance des trois sur un même support… ;
  • les hyperliens, qui permettent de s’approprier une navigation qui suit notre schéma mental d’accès à l’information, plutôt qu’une lecture linéaire qui n’est pas naturelle ;
  • les moyens pour communiquer et agir avec la langue, buts premiers du langage.
  • Les enfants développent des compétences digitales, certains savent mieux utiliser les terminaux connectés que leurs parents.

Le monde bouge et se transforme rapidement, notre vision de l’éducation et notre façon d’enseigner ont-elles évolué depuis ? Pas sûr, les enseignants se retrouvent confrontés à de nouveaux enjeux et parmi eux : comment intégrer le numérique dans leurs enseignements et surtout comment créer l’école de demain ? Alors, quels fantasmes, quelles peurs, quels rêves suscite le numérique pour les enseignants, avec ces outils qui permettent tant de choses pour les apprenants ?

Le mythe du numérique

Certains pensent avoir trouvé la solution dans le numérique ! Utilisons le numérique et nous serons innovants ! Malheureusement, ceci reste un mythe. Il ne suffit pas d’acheter un TBI pour rendre son cours plus interactif, ni de créer des exercices en ligne pour être innovant. Dans certaines écoles, on achète des TBI, mais rien n’est fait pour former les enseignants à leur utilisation. Un bon nombre de MOOCs suivent un modèle relativement traditionnel : vidéos + mini test pour chaque séquence, suivi d’un quizz final.

D’autres visions réductrices du numérique vont dans le sens contraire :

  • Le numérique pourrait prendre la place des enseignants, l’accès à l’information et aux savoirs se faisant par le web : sans doute y a-t-il eu le même type de réticences au moment de l’invention de l’imprimerie, et surtout lorsqu’elle s’est démocratisée. Pourtant, les enseignants sont toujours là, car la condition humaine implique une recherche permanente de solutions et d’apprentissages, mais aussi des interactions sociales dans cette activité. L’étudiant peut trouver des informations sans l’enseignant, ce qu’il faisait déjà à la bibliothèque. L’enseignant saura prioriser ces informations, les scénariser pour les rendre accessibles, construire une progression, évaluer les apprentissages, proposer de la remédiation, poser les questions qui font réfléchir: si l’accès à l’information est plus facile, le tri est plus difficile, et un enseignant sait que son cœur de métier n’est pas simplement la transmission mais va bien au-delà.
  • Le jour où il y a un problème technique, l’enseignant se retrouve coincé et perd la face : faisons-leur confiance, les enseignants ont toujours été des créatifs qui savent se retourner, trouver une nouvelle activité. Est-ce si grave de lire la transcription d’un texte plutôt que de l’écouter, ou de faire écrire sur un papier par petits groupes le texte prévu pour être écrit en collaboratif en ligne ce jour-là ? De plus, selon les cultures, se faire aider par un étudiant peut justement valoriser la place de l’enseignant qui met en place une “zone d’apprentissage” où il peut lui aussi apprendre. Sans compter la valorisation de l’étudiant, qui, bien souvent, n’est pas forcément le plus doué en compréhension orale ou autre.

À la question de savoir si le numérique doit être intégré dans les enseignements, la réponse serait oui ! Oui, mais sans oublier que le numérique doit être un outil au service de l’enseignement et non le contraire. Les enseignants doivent également être accompagnés face à cette transformation.

Quoi qu’il arrive, le numérique existe, est là, et impacte la société. Le nier, c’est un peu se couper du monde, qui est pourtant la raison d’être du langage. Il est normal qu’il entre dans la classe, c’est bien la manière de l’introduire et de l’utiliser à bon escient qui est à réfléchir.

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Une conduite du changement

Mais la conduite du changement n’est jamais quelque chose d’aisé, que ce soit dans une petite entreprise privée, dans une université ou dans une Alliance française. Certains enseignants déboussolés restent réticents. Ce changement ne correspond plus à la façon dont ils se représentent l’enseignement, leur rôle d’enseignant : leur culture éducative peut être également un frein à cela. D’autre part, ils se retrouvent face à un problème d’adaptabilité, d’appropriation de nouvelles méthodes de travail mais aussi de penser “l’enseignement” et surtout l’apprentissage. Mais comme le disent les sociologues Philippe Bernoux et Yves Gagnon : « la résistance vient d’un refus stratégique et non d’une peur naturelle du changement ». C’est donc « qu’il n’y a acceptation du changement que lorsque les acteurs sont convaincus de la nécessité de ce changement. » [1]

Changer, c’est souvent vécu comme un doigt pointé sur un défaut, sur un manque, et donc vécu comme une remise en question de la pratique, un manque de confiance. Des enseignants vont se demander pourquoi utiliser cet outil alors qu’ils peuvent faire sans. Certes, beaucoup d’activités sur support numérique peuvent se faire sans. C’est vrai, pourquoi chercher une définition sur Internet plutôt que dans le dictionnaire ? Et pourquoi utiliser un GPS alors qu’il existe des cartes papier ? Pourquoi faire un jeu de lexique sur TBI alors que je pourrais le faire sur des papiers découpés ?

Oui mais alors : pourquoi pas ?

Équiper quelqu’un d’un couteau suisse, lui retirer tous ses autres outils, sans l’accompagner, c’est risqué : il pourrait se blesser, abîmer des choses, ou arrêter de faire quoi que ce soit par manque de confiance. Accompagner le changement n’implique pas de tout changer.

Pistes pour accompagner la transformation

Ces propos peuvent avoir l’air alarmistes, mais cette conduite du changement a déjà été amorcée, à un niveau ministériel comme à un niveau personnel. Les enseignants s’interrogent de plus en plus et explorent d’autres manières de fonctionner, je pense notamment à la classe inversée, qui remet l’apprenant au centre et permet l’autoévaluation tout comme l’autoformation.

Mais ceux-ci ne doivent pas rester dans leur coin, ils doivent communiquer leur projet, leur façon de faire. Je souligne ici l’importance du retour d’expérience :  lorsqu’un enseignant démontre son travail, son discours a bien plus de poids que tout autre personnel d’une école ou encore de direction. En effet, il est reconnu comme un pair, un égal. L’importance du travail collaboratif incite à l’ouverture aux autres, à la remise en question. L’apprentissage par les pairs en est un bon exemple : on apprend avec ses collègues, on apprend à ses collègues, et les échanges de savoirs et savoir-faire permettent d’envisager d’aller plus loin et de continuer cet apprentissage.

Saisir l’opportunité d’un changement pour se questionner peut être vivifiant, créer de nouvelles dynamiques entre les enseignants, si ce changement est pensé. Un enseignant qui “innove” dans son coin sera bientôt face à un mur de frustration. Mutualiser, mettre en commun, travailler en équipe, créer des boîtes à idées, se tutorer entre enseignants de compétences différentes, c’est valoriser chacun en augmentant ses possibilités.

Pour conclure, il faut préciser que cette transformation digitale devra se faire par étape, cela prendra certainement beaucoup de temps, sans oublier que tout changement s’inscrit dans un processus cognitif, social et contextuel.

Auteures : Cécile Pichon – Anneline Dintilhac


[1] d’après BERNOUX, P., Sociologie du changement dans les entreprises et organisations, Seuil, 2010.