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La littérature et la norme

Nous avons souvent tendance à voir dans la littérature la manifestation la plus emblématique de la norme du bon usage de la langue française, mais d’où vient cette association que nous faisons si spontanément entre littérature et norme linguistique ?

Tel ne serait peut-être pas le cas de n’importe quelle langue, mais la langue française hérite d’une tradition qui préconise l’emploi d’un certain usage et celui-ci correspond en général à celle que serait la langue des écrivains renommés.

Nous n’avons pas besoin de faire de grands efforts pour en trouver des exemples. Pensez tout simplement aux dictionnaires, grammaires et guides du bon usage que nous avons côtoyés tout au long de nos formations et de notre vie professionnelle, tous ces ouvrages consacrés à illustrer le bon usage de la langue à l’aide d’exemples puisés dans la littérature. Alors, quelle vision de la langue et de la littérature peut en découler ?

Dans cette perspective, la langue est présentée comme un objet fixe, atemporel et anhistorique. Cette approche de la langue favorise une mise en place d’un système de hiérarchisation où la langue écrite, celle des livres, prime sur la langue orale.

L’insécurité linguistique

Leur représentation de la langue française (Cf. article « La France: comment en parlez-vous à vos étudiants? ») influencera sans doute le rapport des apprenant.e.s à cette langue étrangère et pourra devenir occasionnellement la source d’un sentiment d’insécurité linguistique créant des barrières à leur apprentissage. (Cf. Article sur le Café du Fle concernant l’insécurité linguistique)

Lorsqu’on privilégie un seul usage de la langue en s’appuyant sur certains exemples littéraires spécifiques qui représenteraient le modèle idéal d’une langue parfaite, on ne peut que s’éloigner de la réalité linguistique de l’apprenant.e (que le français soit sa langue maternelle ou pas). Alors, c’est justement cet écart vécu, aperçu par l’apprenant.e entre sa langue, sa réalité et cet usage érigé en seule norme acceptable qui entrainerait chez l’apprenant.e ce sentiment d’insécurité linguistique.

Cela ne veut pas dire pour autant que l’apprenant.e ne s’intéresse pas à maitriser cet usage. L’obsession de la norme et l’insécurité linguistique peuvent aller de pair. Mais cette langue se présente à lui comme une entité éminente et insaisissable. Alors, cette langue idéale, comment faire pour l’apprendre ? Nous voilà bien dans une impasse !

Voyez-vous comment cette sacralisation d’un seul usage de la langue peut apporter des effets négatifs dans le cadre de l’enseignement ? Cette forme valorisée ne correspond pas non plus à l’ensemble de situations de communications vécues dans le quotidien par les locuteurs et les locutrices francophones. Cette conception de la langue comme un objet clos et homogène se confronte donc aux expériences que l’apprenant.e aura lorsqu’il ou elle sera en contact avec la réalité. De nos jours avec l’avènement d’Internet et des médias sociaux, le contact avec une langue étrangère n’est pas nécessairement restreint au contexte de la salle de classe.

La littérature et la variation linguistique

Pourtant, si nous nous accordons pour dire que la langue n’est pas statique, mais dynamique et perpétuellement changeante, une question demeure toujours en suspens : après toutes ces considérations, y aurait-il une place pour la littérature en classe de FLE ? (Cf. Article sur T’enseignes-tu? « 5 ouvrages pour les cours de FLE »)

Essayons d’oublier un peu la manière dont la littérature a été employée le plus souvent dans l’enseignement et envisageons la possibilité suivante : et si plutôt que de servir à illustrer la norme et à consolider ce procès de sacralisation d’un usage unique, la littérature en classe de FLE pouvait contribuer à mieux gérer l’insécurité linguistique des apprenant.e.s ?

Si le rapport entre langue et littérature est tout de même indéniable, cette dernière doit pouvoir nous permettre d’exposer justement l’hétérogénéité de la langue française. Utilisons donc de cette autorité attribuée à la littérature pour mettre en évidence la possibilité de dire la langue (et la littérature !) autrement.

La littérature, « [c]ette tricherie salutaire[1] » dont parle Roland Barthes, peut nous ouvrir à d’autres possibilités de réflexion en dehors de cette logique de hiérarchisation des usages. Nous reconnaissons que les usages sociaux du français sont multiples et que la langue française ne cesse pas de se transformer malgré les efforts conservateurs des puristes. Et c’est cette pluralité qui se manifeste en littérature. Cela ne pouvait pas être autrement.

Sans doute, la littérature contemporaine semble se prêter plus au jeu, mais que dire de le la langue Rabelaisienne et des néologismes d’Alfred Jarry ? Bien entendu, nous ne proposons pas que les apprenant.e.s de FLE travaillent sur des textes en ancien français. Mais pourquoi ne pas vous servir des œuvres de différentes périodes pour démontrer le caractère changeant de la langue ? De quoi ne pas succomber aux maux qui entraineraient les éventuelles réformes d’orthographe, n’est-ce pas ?

fle et littérature

Repenser la langue

Dans le cas des littératures francophones, les similitudes pouvant être établies entre les auteur.e.s et les apprenant.e.s semblent encore plus évidentes. L’insécurité linguistique fait parfois partie de la réalité de ces écrivain.e.s dont la langue maternelle ne coïncide pas nécessairement avec la langue d’écriture. Finalement, nous pouvons élargir notre champ d’intérêt et observer ce que les textes peuvent nous dire de cette relation singulière qui s’établit entre les écrivain.e.s et la langue.

Pour un.e écrivain.e, cette langue ne serait-elle pas toujours étrangère en quelque sorte ? C’est Jean-Paul Sartre qui dit : « on écrit en langue étrangère. [2]» Cette relation pourrait nous apprendre qu’il est possible de jouer avec la langue et que cette langue devient encore plus riche et intéressante puisqu’étrangère.

Contrairement à ce qu’on nous a fait croire dans un premier temps, la littérature peut contribuer à renouveler notre vision de la langue et à nous habituer à mener des réflexions linguistiques qui ne soient pas vécues nécessairement comme une source d’angoisse et comme une raison d’insécurité.  L’étrangeté de la langue n’est pas une faiblesse, mais c’est justement ce qui libère et nourrit notre créativité, que nous soyons écrivain.e.s ou apprenant.e.s.

Si la langue se présente plutôt comme un terrain d’expérimentation (et la littérature le montre bien) que comme un ensemble de règles arbitraires à mémoriser, l’apprenant.e peut reconnaitre plus aisément son rôle de sujet actif. (Cf. Article sur T’enseignes-tu ? « 10 Sites FLE profs/apprenants : favoriser le travail en autonomie). Nous cheminerons ainsi vers une appropriation de cette langue, qui n’est plus une entité intouchable, mais un objet pluriel et mouvant avec lequel l’apprenant.e, l’auteur.e de son propre apprentissage, se met en relation.


Références bibliographiques

[1] Roland Barthes, Leçon, Paris, Seuil, 1978, p.15

[2] Jean,Paul Sartre, Les Mots, Paris, Gallimard, 1964, p.135.

 


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