test-test

En automne, les feuilles tombent.

Mais en français, quelle que soit la saison, il y a des “e” qui tombent ! Ce qui n’est pas pour plaire à nos apprenants, car ce petit “e” change drôlement la perception des mots, en modifiant le nombre de syllabes entendues. Petit survol rapide pour comprendre les bases de son fonctionnement, et l’apprivoiser (à défaut de pouvoir clairement s’en faire un ami…). J’insiste : c’est un survol, c’est rapide, et c’est très généralisant.

1, 2, 3 oeufs

Il existe 3 sons “e” :

  • ouvert, comme dans coeur, chanteur : /œ/
  • fermé, comme dans heureux, chanteuse : /ø/
  • central, relâché, comme dans vendredi, petit. Cependant, ce troisième son connaît des variations régionales et ne peut être assimilé à un son unique. C’est notre /ǝ/.

Le e ou le /ǝ/ ?

Si le caractère ne s’affiche pas entre les barres obliques, selon votre navigateur, imaginez un e qui aurait pivoté sur lui-même à 180°.

Le /ǝ/ est un signe phonétique, qui correspond à un son existant dans l’Alphabet phonétique international. Cela revient à dire qu’il est prononcé. Dans les transcriptions phonétiques des dictionnaires, si vous trouvez ce symbole, il est potentiellement effaçable, et c’est le seul parmi les 3 “e” cités ci-dessus. Par exemple /samǝdi/ (où l’on peut le supprimer à l’oral).

Pourtant, on ne peut pas toujours supprimer cette prononciation. Par exemple, vendredi /vɑ̃drǝdi/ : on n’imagine pas dire ce mot en 2 syllabes.

En quoi c’est important?

Pour la compréhension orale, c’est fondamental. Comptez les syllabes écrites dans cet énoncé :

  • Appelez le médecin, tout de suite ! Gagné, ça fait 10 syllabes.

A l’oral, une fois les /ǝ/ supprimés (et vu le contexte, on va le plus vite possible), il ne reste que 6 syllabes. /ap-lel-med-sɛ̃-tut-sɥit/

Un doute ? une syllabe ne contient qu’une voyelle (attention, les semi-voyelles comme le u de suite ne comptent pas, elle sont hors-jeu).

Les apprenants disent souvent qu’ils ne comprennent pas l’oral parce que les Français parlent trop vite. C’est possible, mais c’est loin d’être la seule cause. Les spécificités de l’oral français, dont le /ǝ/ fait partie, sont de réels freins à la compréhension orale, tant que l’oreille n’est pas entraînée et les mécanismes ne sont pas connus.

question

On l’supprime quand ?

Alors, si vous êtes du sud de la France, vous allez avoir tendance à ne pas le supprimer, et même à ajouter des /ǝ/ pour oraliser les e écrits en fin de mots, et donc la quasi-intégralité de cet article vous désintéresse au plus haut point. C’est une caractéristique de votre si charmant accent régional. Les apprenants étrangers débutants vous vénèrent.

Dans le français de France tel qu’on l’entend le plus dans les médias (il faut bien se baser sur quelque chose, je m’excuse par avance à tous ceux que je pourrais froisser), il y a quelques explications assez simples à retenir :

  • généralement, on ne prononce pas un e écrit en fin de mot (ex : une petite fille).
  • généralement, la tendance est à la suppression d’autant de e que possible, histoire de gagner du temps, de dire moins de syllabes, donc de moins se fatiguer (il paraît que les Français n’aiment pas travailler).
  • les e que l’on peut supprimer sont généralement à l’intérieur des mots. Lisez cette phrase à haute voix : “il vous semblerait étrange de prononcer le e dans “généralement””. Ah oui, mais pas dans “semblerait” ! Pourquoi, pourquoi ? Patience, patience, ça vient.
  • je fais ici référence aux mots… phonétiques ! Souvenez-vous (lien article rythme), dans la chaîne parlée, il n’y a pas corrélation entre les mots écrits et les mots entendus. Les mots phonétiques sont constitués de plusieurs mots écrits et forment des “blocs”. Exemple : “Donne-moi un exemple simple de e caduc.” A l’oral, cette phrase sera souvent dite en 3 groupes, 3 “mots phonétiques” : “Donne-moi / un exemple simple / de e caduc. “un exemple simple” ne peut pas être séparé à l’oral. Le e final du mot exemple dépend donc de son entourage, et non pas du simple mot isolé. De fait… on prononce ce /ǝ/. Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Vous trépignez d’impatience… ça vient !

Vous remarquez, dans les explications ci-dessus, la présence permanente du mot “généralement”. La phonétique est un outil linguistique qui connaît énormément de facteurs de variations : émotions, régionalismes, niveau social, contexte formel ou informel, etc. Prononcer ou pas un e écrit ne relève pas toujours d’une réelle faute de prononciation.

Quand est-c’qu’on n’peut pas l’manger ?

C’est surtout là qu’il est intéressant de connaître les règles.

  • On ne peut pas supprimer le /ǝ/ quand il est dans un groupe de 3 consonnes (orales, pas écrites!) ou plus (toujours dans le mot phonétique). Il faut donc, dans la transcription phonétique, repérer s’il pourrait y avoir 3 consonnes juxtaposées : si c’est le cas, alors on conserve la prononciation du /ǝ/.

carte bleue /kartǝblø/

Passe devant /pasdǝvɑ̃/ ; mais : passez d(e)vant /pasedvɑ̃/

une chemise /ynʃǝmiz/ ; mais la ch(e)mise /laʃmiz/

Ou encore… l’exemple simple : /lɛgzɑ̃plǝsɛ̃pl/

2 consonnes entourées de voyelles : ça passe. 3 consonnes : c’est trop dur à dire. Je garde le /ǝ/.

C’est même tellement dur à dire qu’on peut ajouter des /ǝ/ non écrits dans certains cas (ex : un ours brun : avouez-le, en le lisant à haute voix, vous ajoutez un /ǝ/ entre ours et brun, non ?)

  • On ne peut pas (ou du moins pas facilement) supprimer dans la première syllabe d’un énoncé (sauf “je”).

Ne pas fumer.

Regarde-moi.

Le film était bien ?

J(e) peux ?

  • On ne peut pas supprimer dans le pronom complément “le” après un verbe à l’impératif.

Regardez-le.

Et c’est à peu près tout ! Dans les autres cas, on peut y aller ! Il y a bien sûr quelques compléments à apporter, comme les groupes de consonnes tr, pr, bl, etc. mais ces premières règles sont suffisantes dans un premier temps.

 

C’est pour tout l’monde ? Tout l’temps ?

Sans qu’il s’agisse d’une règle, on ressent souvent une différence de niveau de langue dans le fait de manger beaucoup ou peu de e. Cependant, il faut associer cette variation phonétique à d’autres pour qu’elle soit réelle : supprimer les “ne” ou pas, faire l’élision de certaines consonnes ou voyelles (comme dans les pronoms sujets “il” et “tu”, qui deviennent souvent des “i” devant consonne et des “t” devant voyelle : “i fait froid ! t’as pris ton pull ?”.), de faire plus ou moins de liaisons…. Il reste cependant logique de prononcer plus de syllabes lorsqu’on est en situation formelle, où la clarté des propos reste une condition du transfert correct du message. Cet ensemble de variables va bien au-delà du simple e caduc et relève de la compétence sociale.

Toujours est-il que, même en situation formelle, la chute du /ǝ/ a bien lieu, même si elle est moins fréquente.

En cours, on fait quoi ?

Il y a beaucoup de choses à faire, selon le groupe classe, la langue maternelle. Il faut laisser aux apprenants du temps pour apprendre l’image orale des énoncés écrits. Répéter, faire repérer les différences de graphie-phonie, compter les syllabes, lire des dialogues… La relation à l’écrit prédomine souvent dans l’enseignement des langues. Systématiser l’oralisation est très important !

Guettez les futurs articles : d’ici quelques semaines, vous retrouverez des pistes pour mettre en place des activités en classe, et une bibliographie de ressources.

En attendant, je vous souhaite une bonne journée ! /ʒvuswɛtynbɔnʒuRne/