test-test

Quels emplois pragmatiques pour chaque connecteur ?

C’est l’angle mort des publications didactiques, et pourtant l’un des aspects essentiels des connecteurs logiques qui, rappelons-le avec M. Riegel, J.-C. Pellat et R. Rioul « marquent les stratégies d’organisation du discours mises en œuvre par le locuteur » (p. 1045).

La question de l’emploi pragmatique des connecteurs est d’autant plus pertinente au regard du problème des concurrences mises en avant par l’analyse précédente, entre les trois connecteurs qui expriment la conclusion la plus forte (mais, pourtant et quand même) et les deux qui expriment l’argument faible (même si et pourtant). Y répondre permettra de distinguer réellement ce que l’emploi d’un connecteur ou d’un autre peut changer sur le plan communicatif.

Mon idée n’est pas de cantonner chaque connecteur concessif à un rôle spécifique, ni de lister de manière exhaustive les utilisations qui peuvent en être faites. Je partirai d’exemples pour tenter, plus modestement, de dessiner à gros traits des tendances d’utilisation afin de donner une petite idée du choix de connecteur qui peut être fait en fonction de l’orientation argumentative de son discours.

Mais

On peut d’emblée isoler mais, dont les usages ne se limitent pas à la concession, loin de là : J.-M. Luscher, autre linguiste genevois, en relève six (voir l’annexe de son article, p.186 à 188). En outre il s’agit probablement du concessif le plus employé, ce qui ne doit pas être étranger à la fonction argumentative que joue ce connecteur.

Dans un usage concessif, mais se distingue en effet des autres par sa propension à marquer une forte orientation argumentative : il introduit toujours un élément – argument  ou conclusion la plus forte – déterminant pour la suite de l’échange. Cet élément est systématiquement placé en deuxième partie de phrase (en position « rhématique », comme on le dirait dans une perspective communicationnelle) et en véhicule donc l’apport d’information essentiel.

Il se distingue en cela de même si, qui peut se placer en première ou deuxième partie de phrase, et de pourtant qui ne hiérarchise pas les propositions de la phrase.

Mais et quand même

Mais est en revanche à rapprocher de quand même – lui aussi, toujours en deuxième partie de phrase – sur le plan de l’orientation argumentative de la phrase.

Les deux sont d’ailleurs souvent combinés. Moeschler et Spengler (1981, p. 94) notent que quand même ne peut pas se passer de mais dans un usage monologal, citant cet exemple :

(1) J’ai pas le temps, mais je vais quand même prendre un café.

(2) *J’ai pas le temps, je vais quand même prendre un café.

La phrase (1) est correcte, mais la phrase (2) inacceptable à moins, comme le note les auteurs, « d’une rupture très nette entre l’énonciation des deux actes » (p. 95).

Dans les usages dialogaux, en revanche, quand même peut s’utiliser sans mais. Exemple :

(3) – Tous les critiques ont détesté ce film.

– Moi je l’aime bien quand même !

Quand même

Quand même est la forme la plus appropriée pour assumer la contradiction, marquer sa différence envers et contre tous. C’est l’exemple (3), j’ajouterai celui-ci :

(4) – Tu ne viens pas ? Mais il y aura tout le monde à cette soirée !

– Je ne viendrai pas quand même !

L’usage de quand même dans les exemples (3) et (4) s’explique par la grande force de la contradiction dans ces phrases, accentuée par l’aspect catégorique de termes comme « tous les critiques », « il y aura tout le monde ». Gettrup et Nolke notent que c’est dans ce type de phrases, où la contradiction est particulièrement ressentie par le locuteur, que l’utilisation d’un quand même en position finale accentuée est la plus appropriée (p. 29).

connecteurs4

Quand même vs. pourtant

Cette assomption de la contradiction, ou « prise en charge » comme le disent Moeschler et de Spengler, est caractéristique de l’usage énonciatif de quand même, qui se distingue de celui de pourtant. Ce dernier, à l’inverse, exprime une contradiction avec laquelle on souhaite opérer une prise de distance, une objectivation, par exemple parce qu’elle fait intervenir une obligation extérieure. Les auteurs genevois citent cet exemple (p. 102) :

(5) Le café me fait mal au cœur, mais j’en bois quand même.

(6) Le café me fait mal au cœur, pourtant j’en bois.

Attirant l’attention sur les suites possibles à ces deux phrases (après (5) : parce que je ne peux pas m’en passer ; après (6) : parce que le médecin me le prescrit) ils mettent en évidence la distinction fondamentale à opérer entre la norme subjective (l’arbitraire du locuteur) propre à l’utilisation de quand même et la norme objective (la contradiction extérieure, nécessaire) caractéristique de l’usage de pourtant.

Cette distinction explique les implications pragmatiques du choix d’un connecteur ou de l’autre :

(7) Ce n’est pas le plat que j’ai commandé, mais je le mange quand même.

(8) Ce n’est pas le plat que j’ai commandé, pourtant je le mange.

Avec la phrase (7), je désamorcerai le conflit provoqué par l’erreur de service, conflit dont j’assume la résolution dans toute ma subjectivité. La phrase (8), en revanche, insistera davantage sur l’aspect logique de la contradiction et la posera comme objet de discussion (par exemple, pour montrer comme je suis un client accommodant, et réclamer indirectement un geste commercial).

Pourtant

Par son emphase sur l’aspect logique de la contradiction, pourtant permet de manifester son étonnement devant ce que la contradiction révèle d’inhabituel :

(9) C’est trop sucré, pourtant j’aime bien.

(10) C’est trop sucré, mais j’aime bien quand même.

C’est la phrase (9) qui permet ici de souligner ce qu’il y a d’exceptionnel dans le fait d’aimer ce dessert trop sucré (en général, je déteste l’excès de sucre). La phrase (10) permet en revanche une dissociation vis-à-vis de la critique (vous dites que c’est trop sucré) et d’affirmer mon goût (j’aime quand c’est trop sucré) en toute subjectivité.

Cette faculté de pourtant d’exprimer un étonnement se retrouve dans ses usages avec l’argument faible de la concession. On le retrouve dans des usages dialogaux très usuels tels que :

(11) – Je suis fatigué…

– Pourtant tu t’es couché tôt hier !

(12) – Je me suis fait mal !

– Je t’avais pourtant prévenu !

(13) – Je ne comprends pas.

– Ce n’est pourtant pas compliqué !

Pourtant est ici le connecteur le plus approprié dans ces phrases qui visent à exprimer une surprise (11), une critique (12), une incompréhension (13).

Pourtant vs. même si

Le potentiel polémique de pourtant est ce qui le différencie de son concurrent même si pour l’expression de l’argument faible :

(14) Tu ne sors pas, même s’il fait beau ?

(15) Tu ne sors pas ? Pourtant, il fait beau !

Dans les deux phrases, le locuteur ne valide pas la conclusion choisie par son interlocuteur. La phrase (14) présente pourtant cette conclusion comme partiellement acceptée, et il n’y a guère de remise en question du choix de l’interlocuteur. Il peut s’agir ici d’obtenir une simple confirmation, voire d’émettre une légère critique qui n’appelle pas nécessairement de réponse argumentée. La phrase (15) en revanche, dispose d’un grand potentiel polémique, et ouvre la discussion sur le bien-fondé de la décision qui a été prise. Il y a ici volonté de susciter un débat potentiellement conflictuel avec l’interlocuteur.


Références bibliographiques

DEBAISIEUX J.-M. (2008) « Corpus oraux et didactique des langues : un rendez-vous à ne pas manquer », Le Français dans le Monde : Recherches et Applications, janvier 2008, pp. 102-113.

DOLLEZ C. et PONS S. (2013) Alter Ego + 3, méthode de français, Paris, Hachette Livre, 224 p.

GETTRUP H. et NOLKE H. (1984) « Stratégies concessives : une étude de six adverbes français », Revue romane 19-1. Article accessible en ligne.

LUSCHER J.-M. (1993) « La marque de connexion complexe », Cahiers de linguistique française, n°14, pp.173-188. Article accessible en ligne.

MOESCHLER J. et de SPENGLER N. (1981) « Quand même : de la concession à la réfutation », Cahiers de linguistique française, n°2, pp.93-112. Article accessible en ligne.

MOESCHLER J. et de SPENGLER N. (1982) « La concession ou la réfutation interdite », Cahiers de linguistique française, n°4, pp.7-36. Article accessible en ligne.

RIEGEL M., PELLAT J.-C. et RIOUL R. (2009) Grammaire méthodique du français, Paris, Presses Universitaires de France, 1107 p.