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Comment aborder les connecteurs logiques ?

Voilà un point de langue qui m’interroge régulièrement. Plus je la pratique, et plus l’approche dominante de ce point de langue, telle qu’elle est déclinée dans les manuels de FLE, grammaires pour apprenants et autres sites web dispensant des « leçons » de grammaire, me paraît lacunaire.

Avec sa norme écrite, son métalangage omniprésent et si peu d’égards pour les usages oraux et quotidiens des connecteurs, elle apparait clairement calquée sur l’enseignement du français langue maternelle. Lequel n’a pas comme priorité la dimension communicative de la langue, et consacre donc aux différences de sens entre connecteurs et à leurs usages pragmatiques des contenus élusifs voire inexistants. On peut pourtant questionner la pertinence du choix de cette approche pour des apprenants de français langue étrangère, pour qui l’intérêt communicatif est primordial.

Pour illustrer l’utilité d’un tel questionnement, je prendrai l’exemple des connecteurs exprimant la concession.

Dans les ouvrages didactiques, les classifications des connecteurs qui dominent sont celles qui, empruntées aux grammaires scolaires les plus classiques, font la part belle à l’analyse syntaxique. Les concessifs y sont ainsi différenciés en fonction :

  • de leur classe grammaticale (adverbes, conjonctions, prépositions…)
  • de leur position (au début, au milieu ou à la fin de la phrase)
  • ou bien encore de leur construction (suivis de l’infinitif, de l’indicatif, du subjonctif ou d’un nom).

Voilà de quoi être incollable sur le fonctionnement syntaxique de chaque connecteur. Se contenter de cette lecture-là des concessifs est pourtant problématique, car on ne place pas les apprenants en position de pouvoir opter pour une forme ou une autre. Comment, en effet, choisir entre une conjonction de subordination ou un adverbe ? Pourquoi préférer le subjonctif à l’indicatif ? Questions que pourrait légitimement se poser un apprenant, et auxquelles ici, concernant les concessifs, nous aurions le plus grand mal à répondre…

Mettre l’accent sur les contraintes syntaxiques inhérentes à chaque connecteur n’est, en réalité, absolument pas fonctionnel sur un plan communicatif : l’apprenant en ressort nécessairement avec l’impression que tous les connecteurs concessifs sont de sens équivalents et interchangeables dans leur utilisation. Ce qui est loin d’être le cas, en dehors même de la question des registres de langue.

Pourquoi certains connecteurs sont-ils parfois impropres, dans des phrases pourtant grammaticalement correctes ? Pour refuser une sortie à mes amis, je pourrai par exemple leur répondre « il fait beau, mais je suis fatigué », mais pas « il fait beau, pourtant je suis fatigué ». Pourquoi ? La syntaxe ne nous aidera pas ici…

D’où l’intérêt d’une analyse fine des constructions concessives, qui permette d’en isoler le fonctionnement et le sémantisme propre, et d’intégrer la réalité pragmatique de leur usage.

N’ayant pas en main l’ouvrage qui me sortirait de ce trou noir didactique – mais si vous connaissez la perle rare, c’est le moment de commenter ! – je suis donc parti à la recherche de travaux linguistiques qui me permettent de combler les manques de mon approche habituelle des concessifs.

Mon idée avec cet article est de proposer aux formateurs un éclairage sur ce point de langue, dans la perspective de développer une manière de les aborder qui soit complémentaire de l’approche syntaxique en usage. Un second volet, à paraitre ultérieurement, sera consacré aux dispositifs pertinents pour travailler ce point de langue en classe, avec des apprenants de niveau B1.

quel connecteur?

Quels connecteurs choisir ?

La première question qui se pose est celle du choix des connecteurs que l’on introduira aux apprenants. Opter pour une liste longue, presque exhaustive comme on le voit parfois (par exemple pourtant, cependant, néanmoins, toutefois, même si, bien que, encore que, quoique, malgré, en dépit de, avoir beau et quand même, dans Alter Ego + 3, p.56) me parait discutable.

En multipliant les connecteurs présentés, on noie les plus fréquents et les plus utiles – les moins nombreux – au milieu de ceux, majoritaires, qui sont peu usités, relèvent d’un registre de langue soutenu et sont limités à un usage écrit.  La « surreprésentation des morphèmes les plus prestigieux », pour reprendre l’expression de Jeanne-Marie Debaisieux (p. 102), rend ainsi difficilement audible toute tentative d’aborder la réalité communicative des connecteurs présentés. C’est pourquoi il parait indispensable d’intégrer cette réalité dès le départ, dans le choix même des formes que l’on étudiera.

Quels connecteurs choisir, donc ? Commençons par déconstruire un mythe : celui de bien que. Dans les ouvrages didactiques et articles web consacrés à la concession, ce connecteur est presque toujours en tête de liste. Pourtant, si l’on se penche sur les recherches basées sur des corpus oraux authentiques, on découvre – mais est-ce vraiment une découverte ? – que bien que n’est pratiquement jamais utilisé à l’oral. J.-M. Debaisieux n’en a ainsi relevé que 22 occurrences sur un corpus de 700 000 mots (p. 103).

Se pose alors la question de l’intérêt de travailler une forme à l’efficacité communicative pour le moins limitée. Si aucun francophone ne dit « bien qu’il pleuve, je sors », quelle légitimité peut-il bien y avoir à présenter à nos apprenants cet exemple (ou tout autre contenant bien que) comme emblématique de l’expression d’une concession ?

Je prendrai le parti de supprimer bien que du corpus de concessifs travaillés avec les apprenants, ce qui du même coup retire la révision du subjonctif de notre cours sur la concession, allègement bien appréciable…

Bien que exclu, je réserverai le même sort à tous les connecteurs de langue soutenue qui ne sont pas opérationnels dans un usage authentique et quotidien (cependant, toutefois, etc.). On leur confère ainsi une importance conforme à leur utilisation marginale dans la communication interpersonnelle de tous les jours. Leur existence pourra être mentionnée dans le cadre d’une activité écrite, de type « découverte d’autres formes de concessifs ».

Quelles formes retenir, au final ? Les recherches sur corpus citent quand même et pourtant parmi les concessifs les plus utilisés (H. Gettrup et H. Nolke, p. 15). On pourrait également, de manière intuitive, ajouter à cette liste mais et même si, pour aboutir à une liste composée de quatre connecteurs :

même si

pourtant

mais

quand même

Quatre connecteurs qui présentent l’avantage d’être fréquents à l’oral mais également tout à fait appropriés à l’écrit. On verra plus loin qu’en outre, ils couvrent à eux quatre l’essentiel des combinaisons possibles dans la formation d’une concession.


DOLLEZ C. et PONS S. (2013) Alter Ego + 3, méthode de français, Paris, Hachette Livre, 224 p.

DEBAISIEUX J.-M. (2008) « Corpus oraux et didactique des langues : un rendez-vous à ne pas manquer », Le Français dans le Monde : Recherches et Applications, janvier 2008, pp. 102-113.

GETTRUP H. et NOLKE H. (1984) « Stratégies concessives : une étude de six adverbes français », Revue romane 19-1. Article accessible en ligne.